Gériatrie: les vieux, tout le monde s’en tape

J’ai bien aimé mon premier jour en gériatrie à miniville.

Parce que c’est la première fois que je vois un hôpital, parce qu’il y avait des élèves infirmières pleines de vie, parce que j’ai fait une sous-cutanée et que j’avais l’impression que c’était le truc le plus important du monde, parce que j’étais occupé toute la journée. La cheftaine surveillante cadre de santé m’a tout présenté, et puis j’ai suivi un peu tout le monde et adopté la technique du « je demande à tout faire tout le temps », donc on m’a laissé tout faire pour que j’arrête de souler. J’ai pas eu trop le temps de voir les patients du coup: bonjour, je pique, pic, c’est les médicaments pour ce soir madame truc, au revoir.

J’ai moins aimé mon deuxième jour.

Parce que c’était plus la première fois de ma vie que je voyais un hôpital, parce qu’il n’y avait plus d’élèves infirmières pleines de vie mais deux aide-soignantes super-mal-baisées et une infirmière avec un piercing sur le nez, ce qui suffit à définir le personnage (non, je généralise pas du tout).

Donc les aide-soignantes. Déjà elles ont eu du mal à comprendre que je ne connais RIEN au service (rien à tout l’hôpital au fait). Elles soupirent quand j’explique que non, je ne sais pas ou se trouve le « truc-vert », quand je mets pas de gant alors qu’il faudrait, quand je mets des gants alors qu’il faudrait pas.

Je me suis fait engueuler parce que j’ai demandé si je pouvais « manger un des gâteaux des vieux » (ouh pas bien), alors qu’elles parlent aux patients à la troisième personne (« Mais non il marche tout seul monsieur truc! Hein il marche ! Ouh ben il s’est fait caca dessus monsieur truc! » Monsieur truc à quelques problèmes de santé mais il a encore toute sa tête ma grande).

Je me fait engueuler parce que j’ai dit « Euh quelqu’un peut m’aider madame chose se casse la gueule »: elle a tilté sur le « casse la gueule », alors que devant madame chose en question, un des dix neurones de cette si charmante aide soignante à fait remonter l’état olfactif de la chambre de son nez délicat à son hypothétique cerveau, celui ci n’ayant pu s’empêcher de faire repartir vers la bouche un sonore « Ce qu’elle pue elle! ». Oh certes, madame chose sent le putois incontinent, mais on aurait pu en discuter dehors. Madame chose n’est pas sénile non plus en fait.

Bon, ça doit être de fréquenter tout plein de gens vieux qui rend aigri.

L’infirmière M avait ce jour la échangé ses horaires, et ça l’emmerdait grave d’être la (ça m’emmerdait grave qu’elle soit la aussi, on était ok sur un point). Alors aider un peu un élève (heureux dès qu’on lui laissait faire la moindre dextro qui plus est) lui apparaissait comme la pire des punitions. L’infirmière M m’a donc gentiment laissé tomber.

Heureusement, jusqu’à 16h, il y avait une seconde équipe. L’infirmière A, très sympa, m’a tout montré, tout laissé faire. Bon, c’est vrai qu’après la 30ème injection de lovenox (anticoagulant donc traitement ou prévention des phlébites, et comme ils sont tous vieux, ils risquent tous d’avoir des phlébites, donc ils ont tous du lovenox) on fini par s’en lasser, mais on se sent un peu utile.

Ah, et y’a sûrement un médecin, mais il a une cape d’invisibilité. Je suspecte l’ordinateur de faire les prescriptions toutes seules.

Donc après le départ de l’équipe à 16h, comme je m’emmerdais, ben j’ai parlé à mes patientes (oui, que des femmes en gros dans le service, c’est étrange d’ailleurs).

Enfin à celles qui vont bien, pas à madame bidule, qui malgré son grand âge conserve une ouïe de compétition et qui croit qu’on s’adresse à elle dès qu’on parle à une autre patiente dans la chambre. Ce qui fait que cette patiente à qui on parle réellement est perdue, que plus personne ne comprend rien et que j’ai envie de  bâillonner madame bidule pour pouvoir continuer tranquilou (ou de mélanger les somnifères avec la compote).

Pas à madame chosemuche non plus, Alzheimer de son état, qui veut me faire des câlins tout le temps: même si elle est affectueuse, je l’ai vu mettre sa main dans sa couche avant le repas.

Pas plus à madame chouette (j’arrive à cours de « machin chose bidule chouette » la il va falloir trouver un autre système dans le futur) qui a attrapé la gale dans sa paisible maison de retraite et qui l’a refilée à tous les résidents, aux soignants la bas, et aux pompiers qui l’avait amenée à l’hôpital, puisque la résidence à malencontreusement omis de prévenir les pompiers et que madame chouette a oublié de préciser ce léger et insignifiant détail. Madame chouette oublie pas mal de truc d’ailleurs. Manger et parler, par exemple. Ca aussi c’est contagieux apparemment, puisqu’elle n’a jamais eu de visites de sa famille.

Ceux la ne sont pas particulièrement attachants… C’est juste un mélange de pitié et de peur par rapport à ce que nous on deviendra. C’est dur aussi de croiser les fils et filles, on leur présente leur maman qui les élevait quelques années plutôt dans un lit, démente ou muette, le regard vide, incontinente, faible…

Mais celles qui ont encore leur tête sont sympas, un peu de repos. Elles sont contentes de discuter (moi aussi d’ailleurs), balancent sur les aides-soignantes (moi aussi d’ailleurs -ouh pas bien-) et en plus j’apprends plein de trucs sur leurs maladies. Tiens d’ailleurs en gériatrie y’a pas vraiment de maladies au final, ils sont juste vieux. Ou plutôt y’en a tellement qu’on les parque ici en attendant que ce soit « moins pire ».

Donc les vieux, on les case la avant de les renvoyer mourir chez eux. On les retourne sans leur parler, même s’ils ont mal. On les change la porte ouverte, alors que la chambre donne sur un point de passage pour deux services. On se fout de leur gueule en leur présence (à la limite faites ça dehors quoi).

Les vieux, tout le monde s’en tape. Et moi pas encore assez, apparemment.

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12 commentaires
  1. Du courage ! Les premiers jours à l’hôpital sont durs, autant du côté des patients que du côté infirmières-aide-soignantes (tu verras, elles n’auront pas fini de t’emmerder, et les médecins ne sont pas très gentils non plus).

    Je garde un très bon souvenir de mon stage de géria, alors que j’y étais allé avec une certaine appréhension. Le plus compliqué est de démêler les « symptômes » physiologiques de vieillesse et les signes cliniques d’une maladie sous-jacente.

    Continue à parler à tes patients, après tu n’auras plus le temps… Paperasse et ECN… :/

    • Merci. Les premiers jours ont au final été plus dur du côté des IDE-AS. Pas tous, mais je ne comprends pas qu’on puisse faire ce boulot si on ne supporte pas les malades, les vieux…

      J’ai un peu compris pourquoi je ne savais pas bien à quoi servait la géria: il semblerait que dans mon hôpital, dès que tu es malade et que tu as plus de 75 ans, on t’envoie en gériatrie avant de réfléchir. Une patiente avait la créatinine à 610, donc ça relevait un peu très beaucoup de la néphro, mais non: géria.

      Et la paperasse tue la relation soignant-soigné c’est une horreur. Les infs passent bien plus de temps dans leurs papiers qu’au chevet des malades. C’est dingue ce qu’on peut apprendre et faire du bien en restant quelques minutes à peine à discuter avec un patient.

  2. gaspy a dit:

    Moi aussi je viens de finir ma P1 (oui je sais c’est PACES mais PACES c’est moche, et FGSM2 c’est… pire que moche) et j’ai fait mon stage en pneumo en juillet. Je crois que le coup de « on s’en fout des vieux » c’est assez général comme attitude, ce qui est bizarre c’est quand les gens s’en foutent pas… En fait j’ai l’impression qu’à partir du moment où un patient a du mal à communiquer, il est aussitôt étiqueté « légume » même si il est en pleine possession de ses moyens intellectuels.

    Exemple caricatural : dans le service où je suis passé y’avait deux patients atteints de SLA assez avancée puisqu’ils venaient pour le bilan de leur VNI (et les deux sont arrivés ma première semaine de stage, bonjour le choc). Ils ne pouvaient pratiquement pas parler et absolument pas bouger, du coup tout le monde leur parlait SUPER FORT et com-me à des dé-bi-les lé-gers. Alors qu’ils étaient juste paralysés (excusez du peu, mais ça ne rend pas sourd pour autant que je sache (à moins d’être paralysé des muscles de l’oreille interne ce qui doit être hyper-over-rare quoi)). Et comme ils ne pouvaient pas bouger mais qu’il fallait quand même faire leur lit, les laver, les changer et tout le tralala, tout le monde les bougeait comme des sacs de patate. Alors je suis sans aucun doute naïf et inexpérimenté toussa toussa mais je n’ai pas pu m’empêcher d’être choqué. Profondément.

    Tout ça pour dire qu’on doit être nombreux à avoir fait la même expérience du non-respect total vis-à-vis de certains patients (généralement les plus « lourds » ou en tous cas les plus dépendants j’ai l’impression). J’ai pas trouvé de solution pour régler ce problème, quand on en parle à l’équipe ça va du « bah oui mais bon qu’est-ce que tu veux » à « de quoi tu te mêles » (véridique)… En tous cas si j’ai appris quelque chose de ça, c’est que c’est pas seulement par rapport aux patients qu’il faut du courage !

    • J’essaie de parler un peu à tous les patients, même ceux qui ne parlent pas du tout, ou qui délirent. Mais j’ai de plus en plus de mal, l’impression de parler inutilement dans le vide. Juste aujourd’hui, petit coup de pied au cul pour moi: une patiente qui semblait délirante, n’articulait pas, personne ne l’écoutait. Jusqu’à ce que je crois comprendre une phrase « Je veux aller aux waters ». C’est con, mais j’avais renoncé à essayer de communiquer, alors qu’elle parlait sans qu’on l’écoute depuis le début. J’ai fait la même erreur, et j’éviterais de recommencer.

      J’ai honte, je suis lâche mais je ferme ma gueule. Un jour ça va forcement sortir tout seul, mais je me dis que je ne suis pas resté assez longtemps pour juger les gens.
      Mais j’ai vu quelques soignants qui parlaient, riaient, consolaient leurs patients. Alors je me dis que je ne deviendrais pas forcement un vieux con de médecin.

      Je pensais vraiment apprendre à connaitre les patients pendant ce stage. Au final on découvre surtout l’équipe.

      EN esperant que ton stage se soit quand même bien déroulé dans l’ensemble!

  3. lou a dit:

    Wouh! Lire ce post m’a fait remonté tout pleins de souvenirs de mon stage post P1 ! Je me reconnais beaucoup dans ce que tu écris. Moi aussi je n’y connaissais strictement rien de rien à l’organisation de l’hopital, j’étais paumé.
    Je me souviens aussi d’avoir été tellement heureuse après avoir fait ma première sous-cut!

    Ce qui est drôle c’est qu’en l’espace de 2 jours, tu te sois rendue compte des vrais problèmes de l’hopital: le manque de considération de certaines personnes de la profession médicale envers les patients,les patients gériatriques polypathologiques qui sont hospitalisés depuis x temps et dont on ne sait pas quoi en faire, les médecins quasi inexistant dans les services, le mépris qu’ont certaines aides-soignantes et infirmières envers l’étudiant en médecine, parce qu’il n’a pas de réelle fonction dans le service, qu’il ne sait rien et ne sait rien faire…

    Mais tkt pas, y’a aussi de très bons cotés à l’hopital, tu verras! Et profite de ce stage pour apprendre à communiquer avec tes patients. Tu auras surement des pseudo-cours sur la relation soignant-soigné mais c’est du bidon, c’est en stage qu’on apprend ! Bon courage pour la suite, et surtout continue à écrire, c’est un plaisir de te lire.

    • Je ne publie que ce qui m’a choqué c’est pas faux, mais des bons côtés y’en a plein, j’aime bien mon stage au final!

  4. P. a dit:

    C’est tristement vrai, même si de fait tu ne rapportes que ce qui t’as choqué.
    Pour avoir bossé en SLD/maison de retraite depuis un peu plus d’un an maintenant, je remarque
    – que sur l’ensembles des services où je suis passée (beaucoup) seul un m’a vraiment choquée sur la prise en charge (même si pas de « maltraitance » à proprement parler)
    – que en effet, les vieux sont considérés comme vieux aka indemnes de toute pathologie par les médecins
    – que les patients qui ne communiquent pas/peu/difficilement tu finis par sous-estimer leurs capacités, et que dans tous les cas c’est un service qui use
    – mais surtout surtout que les meilleurs services sont bizzarement ceux où tu as moins de patients et plus de soignants… Alors moi j’aime beaucoup les protocoles (par dizaines de milliers tous plus infantilisants les uns que les autres) sur la « bientraitance » (le terme m’interroge, la bientraitance c’est pas le soin normal, tel qu’il doit être fait???) quand en parrallèle on réduit effectifs et budgets ce qui amène donc à : ne plus laver les jambes (fréquent), ne plus proposer un menu de remplacement, j’en passe les exemples sont innombrables…

  5. Tu résumes magnifiquement bien ce que j’ai pensé de mon stage infirmier à certains moments…
    On parle aux patients comme à des débiles mentaux. Et particulièrement les vieux.
    Je me souviens d’une infirmière qui parlait d’une patiente devant ladite patiente (très vieille, d’une maigreur extrême, toujours recroquevillée sur elle-même, échevelée, impossible de lui faire déplier ses membres) « Elle est pas trop belle ?! » avec un air attendri comme si elle parlait d’un bébé… No comment.
    Sinon j’aime ce blog 🙂 Hop dans mes liens !

  6. Docmam a dit:

    Vraiment le même ressenti, pas lors de mon stage post P1; mais juste avant, un rempla d’aide soignante en gériatrie… (j’en ai d’ailleurs fait un post aussi 😉 )
    T’inquiètes, si ça te choque, tu ne deviendras pas un gros con de médecin. Je continue à parler à mes patients, aux déments, aux sourds, aux comateux; et toujours à la première personne…

  7. Pyj a dit:

    Plein de souvenirs de mes études (d’inf)

    Trois ans et demi à rencontrer un bon paquet de soignants aigris et désintéressés, beaucoup de maltraitance bien-intentionnée (le fait que madame X ait 95ans n’est pas une raison pour l’appeler « ma belle »; que monsieur Y ait 85 ans n’autorise pas à lui dire qu’on le trouve « trop mignon »)

    Un an et demi à supporter certains collègues

    Cinq ans dans le circuit hospitalier donc. Et pas encore (complètement) contaminée. Toujours aussi choquée devant ces petites manifestations de la maltraitance ordinaire. Quelques engueulades mémorables avec des collègues quand la fatigue m’empêche de ronger mon frein et que je ne peux pas retenir ma réprobation. Quelques réconforts quand une famille te dit « ah c’est vous ce soir!! » avec un sourire jusqu’aux oreilles et qu’elle te glisse ta boîte de chocolats perso en plus de celle donnée au service.

    Don’t give up the fight disait Bob

  8. Quand je lis cet article, je me dis qu’on se pose pas mal de question en commun. Perso, j’ai pas arrêter de me demander à quel distance du patient il fallait se placer. Trop proche, trop s’impliquer et mal le vivre. Trop loin et se déshumaniser…
    J’ai pas encore trouvé la solution mais j’espère ne pas devenir comme certains internes qui ne voient plus des malades mais des maladies, des personnes mais des cas cliniques…

  9. A la suite d’une hospitalisation à l’hôpital ou en clinique, vous souhaitez remercier le personnel paramédical (infirmières, aides-soignantes, agents de service, etc.) qui a pris soin de vous. Vous leur adressez une lettre. Cette lettre peut également être utilisée si vous voulez remercier pour l’hospitalisation d’un de vos proches.

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